Présentation et ampleur du projet
Le 19 juillet 2025, la construction de la centrale hydroélectrique située sur le cours inférieur du Yarlung Tsangpo a officiellement débuté. Elle est confiée au groupe chinois Yajiang, récemment créé. Le projet repose sur un modèle de développement consistant à redresser le cours du fleuve et à acheminer l’eau par des tunnels. Il prévoit la construction de cinq centrales en cascade, pour un investissement total de 1 200 milliards de yuans, soit l’équivalent de trois fois l’investissement du projet des Trois Gorges, et s’étalera sur une période de 10 à 15 ans. Une fois achevé, ce projet constituera le plus grand ouvrage hydraulique de l’histoire de l’humanité. Avec une production annuelle de 300 milliards de kilowattheures, il représentera 3 % de la consommation électrique totale de la Chine en 2024 et permettra de couvrir 20 % des besoins en électricité des ménages, soit environ 280 millions de personnes.
Dans un rayon de 50 km autour du grand méandre du Yarlung Tsangpo, le dénivelé naturel atteint 2 350 mètres. La densité hydroélectrique y est sept fois supérieure à celle des Trois Gorges, ce qui en fait la plus élevée au monde. Une fois le projet mis en service, il devrait permettre d’économiser 100 millions de tonnes de charbon par an, soit l’équivalent du volume total de charbon importé par la Chine depuis la Russie en 2023.
Chronologie du projet
L’idée de développer le Yarlung Tsangpo trouve son origine dans les trois grandes stratégies proposées par Sun Yat-sen dans son ouvrage « Stratégie pour la fondation de la nation » : construire un réseau ferroviaire national, développer de manière coordonnée les ressources en eau et intégrer l’économie des régions frontalières. Après la fondation de la République populaire de Chine, l’étude du projet s’est étalée sur plusieurs décennies :
- En 1982, une équipe d’experts a effectué la première inspection sur le terrain de la zone du grand méandre afin d’évaluer la faisabilité d’un projet de rectification du cours du fleuve
- Dans les années 1990, un recensement a confirmé que les réserves hydroélectriques du grand méandre représentaient 90 % de celles de l’ensemble du bassin
- En 2005, à la suite d’un recensement national des ressources en eau, un plan de construction de centrales hydroélectriques en aval a été proposé pour la première fois
- En 2020, le projet a été inscrit au plan quinquennal « 14e Plan quinquennal »
- En 2022, la route Pai-Mo a été achevée sur toute sa longueur, résolvant ainsi le goulot d’étranglement du transport de marchandises
- En 2024, le projet a été approuvé par le Conseil des affaires d’État
- Le 19 juillet 2025, le chantier a officiellement démarré
Au cours de plusieurs décennies de recherche et développement, la Chine a maîtrisé des technologies clés telles que le captage d’eau sans barrage et la production d’électricité en cascade dans des tunnels, permettant d’atteindre un taux d’utilisation de l’énergie hydraulique de 85 %. Parallèlement, des essais de résistance sismique ont été menés sur des tunnels en béton flexible.
Analyse de l’impact géopolitique
Évaluation de l’impact sur les ressources en eau
L’influence du Yarlung Tsangpo sur les ressources en eau du bassin du Gange n’est que d’environ 20 %. Les ressources en eau du bassin du Gange proviennent principalement des précipitations de mousson, la part de la fonte des neiges de haute montagne étant limitée. L’exploitation des ressources en eau par la Chine en amont n’aura donc pas d’impact catastrophique sur les pays en aval. Le renforcement de l’influence géopolitique de la Chine dans cette région repose essentiellement sur le contrôle des ressources électriques et non sur celui des ressources en eau.
Optimisation du paysage géopolitique régional
Après avoir quitté le territoire chinois, le Yarlung Tsangpo pénètre dans l’État indien de l’Assam, où il prend le nom de Brahmapoutre. Il traverse ensuite le Bangladesh pour se jeter dans le Gange, avant de se déverser finalement dans le golfe du Bengale. Une fois la centrale hydroélectrique achevée, l’électricité produite sera principalement destinée à l’exportation, tout en répondant aux besoins locaux du Tibet. Une fois intégrée au réseau de la Southern Power Grid, elle pourra être exportée vers les pays d’Asie du Sud-Est via le réseau de commerce transfrontalier d’électricité.
En septembre 2023, la Chine et les pays de l’ASEAN avaient déjà réalisé, via le réseau Southern Power Grid, un commerce transfrontalier bidirectionnel d’électricité de 70 milliards de kilowattheures, principalement sous forme d’énergie hydroélectrique. La mise en service des centrales hydroélectriques situées en aval du Yarlung Tsangpo permettra d’accroître encore la capacité d’approvisionnement de la Chine sur le marché régional de l’électricité, d’offrir une source d’énergie stable et propre aux pays d’Asie du Sud et de la péninsule indochinoise, et d’approfondir la coopération économique régionale.